Zanzibar regarde le défilé

THEORIE DE LA FATIGUE MENTALE

– Grand soleil sur le Grand Paris en ce bel après-midi de juin, pour le défilé populaire pour contester les premières mesures du gouvernement fraîchement élu !

– Oui Michel, heu-reu-se-ment que nous avons élu Emmanuel Macron, il est tout de même beeeeaucoup plus facile de manifester dans un monde d’ultralibéralisme sauvage que sous un fascisme totalitaire, et c’était bien la raison de convaincre tous ces abstentionnistes de glisser leur bulletin dans l’urne.

– Attendez Vincent, voici l’ouverture du cortège par la CFDT dans un superbe ensemble bleuasse dilué dans un rosé côte de Provence bien glacé !

– Aaah la Provence et ses sabots…

– Oui, pas mal de sabots faits main d’ailleurs chez les travailleurs de la CGT du cortège suivant, on notera la taille occitane aussi, au couteau à fromage…

– La CGT oui, mais pas que, vous noterez les nouveaux bonnets rouges – trempés dans du sang d’agneau à ce qu’on dit. Une bien belle tradition…

– Voui, et la serpe en objet décoratif, portée à la ceinture d’ailleurs, étonnant retour aux traditions malgré le capitalisme brutal.

– Le pays résiste…

– C’est la marche de la France en Marche, tous ensemble unis, quelle est belle cette France qui marche.

– Ca marche !

– Et oui ça marche, c’est beau, ça marche droit, bien droit, droit dans le mur !

– Un bien beau mur dans son drapé de crépi, bâti par les petites mains des artisans du Sud-Ouest, coopérative à but lucratif en tunique mordorée, avec épaulettes à pompons, l’uniforme traditionnel des zouaves de Toulouse. Derrière, voici le préfet et sa toge romaine en macramé, tressée à ce qu’on m’a dit par Madame Jospin.

– Et derrière le préfet, on l’attendait tous, le cortège officiel des énarques, sur leurs superbes poneys de Sibérie, le poil peigné…

– Par François Hollande !

– Vive la parité ! Le passage de pouvoir entre le poney et le poulain.

– Et oui, c’est magique, c’est la France, que c’est beau, toutes ces couleurs, le chamarré d’un espoir…

– Eeeet voici le dromadaire du Cirque Pinder !

– Un bien bel animal, mais qui sont donc ces lutins ?

– Attendez je consulte le programme… oui, ce sont les nabots de Star Wars !

– On dit pas nabot, on dit jawas.

– Nos meilleurs analystes politiques, qui ont su élever le débat au-delà des pacotilles des terres du milieu, en robes de bure. Mais où est l’église catholique ?

– La voici, main dans la main avec la maternelle Barbarin du 11ème, une classe d’exception qui n’a pas hésité à nous faire part de sa fine analyse du combat en scandant à travers l’école publique ce slogan que nous connaissons tous comme le missel : “Plutôt Macron aujourd’hui que le FN dans 5 ans, ne nous ruinez pas notre CP !”

– La France les a entendus, c’est un jeunisme de bonne allure. Voici les gérontologues de la Sécu en combo sexy shorts et birkenstocks – la Sécu qui, on le rappelle, changera finalement de nom l’année prochaine.

– La Cul-Sec !

– Faut finir le verre !

– Tous les verres !

– Et voici le beaujolais nouveau dans son écrin de paille qui crie sa rage de voir enfin trembler l’Etat, cet état qui nous domine et que nous pouvons, nous, à tout moment renverser, nous le pouvoir, nous la rue, nous la mode.

– En France, même le vin vote.

– C’est notre premier citoyen Michel !

– Ahlala mais la mode, que c’est beau, ces banderoles, ces fumerolles, ces profiteroles ! Mais que sens-je ? De la merguez !

– Dans un magnifique paréo tropical, le Parti Communiste !

– Eh oui ! Méluche reste chez toi, les vrais rouges sont de retour, en sandales et chaussettes, de vrais petits allemands. – Mais où est Henri Krazucki ?

– Il nous manque Krazuck.

– En termes de mode, il avait déjà tout compris. Souvenez vous, la cravate beige ! Mais où est Fillon ?

– Juste derrière Séguéla. Quelle classe.

– On dirait Derrick.

– Aaah mais voilà, dans un déferlement de hourras et de vivas, Les rôlistes Amis de Facebook, qui si ont bien su moraliser la vie publique et responsabiliser l’opinion publique, en armure de mousse, évidemment, portant fièrement leurs vorpales IKEA en tube de plexi.

– Parfait, c’est beau, on dirait du veau !

– Enfin de l’art Hallal !

– En parlant de veau, voici, drapé dans une côte de porc maison, Nicolas Sarkozy, grand végétarien devant l’éternel qui a su mettre ses convictions de côté pour nous faire le spectacle, c’est tendance, c’est la France.

– A la pointe, oui Michel, ah mais que vois-je, les pères de familles en petit pull sur les épaules, et les Kooples, et les Popples ! Le syndicat des éditeurs, une plume dans le cul, c’est inspirant !

– C’est la culture dans la rue, et dans son costume de livre, voici que trébuche Annette Messenger.

– Que lis-je donc sur la tranche ?

– “Le Petit Prince” !

– Evidemment !

– C’est bien le palais de la langue française qui déploie ses trésors sur le pavé cet après-midi, ce festival de merveilles d’exceptions, notre Sfar qui déboule en solex, il fallait bien se fendre d’un philosophe.

– Il fend la foule et que nenni, il est tout nu, quelle audace ! Un ruban autour des couilles, tout de même, le poète.

– Et le cortège des post-religions post-cathos, post-râteaux – juifs, musulmans, bouddhistes, jedi… Tous ensemble contre le racisme institutionnel du fascisme quotidien, et qui dissout dans le capital son horizon spirituel. Un bien beau sacrifice que leurs Dieux apprécieront.

– Une hécatombe et ça repart ! Des cotillons sur les costumes, tout est beau, la révolte, la révolution, belle comme une rebelle, nous les enfants de la liberté dans une pochette surprise, tous motivés pour clamer notre haine et prendre parti, oui, prendre parti contre la haine et les partis, les parti-pris et le FN. C’est dans la rue que démarre le changement.

– C’est maintenant.

– Et le dragon du nouvel an chinois tout de soie cousu, crachant ses flammes sur les dromadaire. Les CRS ferment le cortège dans leur ensemble camo facho, les tanks commencent à tirer, c’est l’halali !

– La la la !

– Un coyote affamé traine la patte derrière, tirant la langue. Il flaire la merguez.

– Pauvre vieux.

– Où est Francis Lalanne ?

– Je n’en peux plus.

– Mettez-moi cette balle, Michel.

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